Cet article est la suite de l’article : Hommage au réseau ALIBI à Pors Gelen que je vous conseille de lire en premier.

Plaque commémorative en hommage
au Réseau ALIBI à Pors Gelen.
Le sous-réseau B/O Bretagne
En décembre 1943 Georges Charaudeau, fondateur du réseau ALIBI, revient de Londres avec pour instruction de rechercher un point adéquat en Normandie ou en Bretagne afin de mettre en place une liaison maritime avec l’Angleterre. Il confie cette mission à Pierre Lallart, surnommé « Paul, indicatif BO ». Ce dernier avait conservé dans ses contacts de l’Armée de l’Armistice le nom de Jean Pezron, maréchal des logis chef résidant à Lannion,. Pierre Lallart, pourtant démuni des papiers nécessaires pour accéder à la zone côtière interdite, s’y rendit en train et descendit à contre voie en gare de Lannion pour passer outre les contrôles. Il trouva Jean Pezron qui l’accueillit chaleureusement. Après des explications sommaires sur la mission ce dernier l’accompagna à l’Ile-Grande où il connaissait pas mal de monde. Là il rencontra François Le Goff qui le présenta à Anastase Briand, marin exerçant dans le commerce des lichens. Ce dernier permettant à Pierre Lallart de rencontrer le maire de Pleumeur-Bodou qui fit de lui un représentant de commerce spécialisé dans les algues et lichens afin de pouvoir circuler librement sur la côte.
Choix de l’île Canton
Dès lors la tournée de reconnaissance put débuter et dura une quinzaine de jours. Les résultats des recherches furent envoyés aux anglais début janvier 1944. Ces derniers, après plusieurs reconnaissances aériennes et analyse des sites, choisirent celui de l’île Canton à l’Ile-Grande comme base secrète de liaison maritime. La première opération maritime fut programmée mi-février. Pour superviser l’opération Georges Charaudeau vint rejoindre Pierre Lallart à l’Ile-Grande. Le QG fut installé au 1er étage de la maison de la famille Briand qui tenait commerce d’un bar-tabac-alimentation. Les familles Briand, Le Goff, Lampallaer et Vallée, sous la coupe de Tassick Briand, responsable local, allaient être au centre du dispositif mis en place pour les opérations maritimes, l’hébergement des agents, les postes de radios et le dépôt du matériel. Les opérations GLOVER pouvaient commencer.
La première tentative de liaison maritime eut lieu le 15 février 1944 mais elle échoua à cause du mauvais temps. Georges Charaudeau dut repartir vers Paris et laissa les commandes des opérations à Pierre Lallart. L’opération suivante du 23 février 1944 fut réussie avec la livraison d’émetteurs récepteurs pour communiquer avec les vedettes des opérations suivantes. Les appareils furent cachés dans les bottes de lichens du hangar de la famille Briand. D’autres opérations réussirent ensuite depuis l’île Canton mais en avril 1944 une liaison faillit se terminer en catastrophe car les allemands avaient renforcé leur dispositif à cause d’un attentat de la Résistance locale. L’île Canton s’avérant alors trop dangereuse et un piège pour l’équipe d’ALIBI car accessible uniquement à marée basse. A partir de ce moment il fut décidé d’opérer depuis Pors Gelen.

Carte montrant les 2 sites de contact du Réseau BO Bretagne avec
les vedettes rapides britanniques de la flottille n°15 de la Royal Navy :
l’île Canton de février à avril 1944 puis Pors Gelen jusqu’en août 1944.
Missions depuis Pors Gelen
Pors Gelen s’avéra plus propice aux opérations car l’équipe pouvait se déplacer à terre en longeant la côte à l’abri des regards des sentinelles allemandes. De plus la maison de la famille Vallée, située à proximité, était un lieu de rassemblement idéal avant et après chaque mission. Deux radios, opérateurs dans la marine et recrutés par Tassick Briand, sont venus renforcer le réseau : Isidore Duval, qui officia à l’Ile-Grande, et Yves Daniel qui devint le radio personnel de Pierre Lallart.
Dans le même temps, début 1944, le réseau B/O Bretagne fut étendu de Brest au Mont-Saint-Michel pour sa partie côtière et jusqu’à Rennes dans les terres. Il disposait d’une cinquantaine de membres enregistrés. De nombreux renseignements, très précieux, furent obtenus et transmis via les liaisons maritimes du réseau : mouvements et défenses côtières de l’armée allemande, détails sur la station radar de La Clarté, informations sur les bases de lancement de V1 et V2, etc. Londres félicita le réseau pour tout ces renseignements vitaux.
Le débarquement allié
Lors de la dernière mission avant le débarquement allié, le 24 mai 1944, Pierre Lallart fut informé par les anglais, en la personne du major Whitlaw, que le débarquement aurait lieu dans une semaine. Il était temps car la situation s’aggravait en France avec de nombreuses arrestations. Au cours de la même mission Pierre Lallart reçu des anglais une liasse de billets de 1.000 francs avec le numéro coupé dans un angle et conservé par les britanniques, cela devait servir de reconnaissance après le débarquement pour les agents du réseau B/O Bretagne.
Suite aux instructions reçues Pierre Lallart dut aller dans le Sud-Ouest sur les arrières de l’ennemi. Il confia alors la direction du réseau local à Guy Lemoine, alias « Jean », ancien commissaire de police, son adjoint en Bretagne depuis avril 1944. Ce dernier fut assisté par Raymond Laporterie, lieutenant de gendarmerie, qui réussit à photographier pour les anglais les défenses côtières ennemies depuis un canot en mer alors même que la navigation touristique était interdite. Après le débarquement d’autres missions furent menées par le réseau B/O Bretagne jusqu’au 5 août 1944.
Une mission type
Du côté anglais ces missions secrètes et spéciales étaient réalisées par les canonnières de la 15° flotille de la Royal Navy. Voici comment se déroulait une mission type racontée par Michel Guillou : « par nuit sans lune en tenant compte des conditions de marée, la vedette partait en général vers 16 H de Dartmouth pour arriver tard dans la soirée sur les côtes de Bretagne, elle mouillait au large à environ un mile, en se dissimulant si possible derrière des roches, le canot appelé » surf boat » était mis à l’eau. Il était armé par deux rameurs et un officier de la vedette (en général le second) puis de l’officier traitant représentant le service qui avait demandé la mission. Le canot, en contact radio avec la vedette approchait silencieusement de la côte. L’identification se faisait par signaux lumineux ou radio depuis la terre. Le canot ne restait pas accosté plus de 15 minutes et ne devait pas quitter la vedette plus de 1 h 30. De très bonne heure, celle-ci regagnait l’Angleterre, pour arriver vers 8 h au port où l’équipage la nettoyait et faisait le rapport de mer avant de prendre un repos bien mérité. Bien souvent une autre mission les attendaient la nuit suivante sur un autre point de la côte bretonne : Plouha, Beg an Fry, etc.« .
Vedettes américaines à l’Ile-Grande
A la demande des services secrets américains, l’O.S.S., les alliés créèrent en avril 1944 une flottille de 3 vedettes rapides américaines, la « Patrol Team » (PT71, PT72 et PT199) commandée par le lieutenant commander John D. Bulkeley. L’entraînement aux opérations de récupération et débarquement d’agents en France débuta le 24 avril 1944 à Dartmouth. La première mission de cette flottille fut menée dans la nuit du 19 au 20 mai 1944 à l’Ile-Grande avec la vedette rapide PT71. Malheureusement elle ne put avoir le contact avec les agents à cause d’un problème s’étant produit à terre et la mission échoua. Quelques jours plus tard la seconde mission fut un succès avec la vedette PT72. C’était l’ultime mission avant le débarquement de Normandie, mais celui-ci ne stoppa pas les opérations et d’autres suivirent. Cette flottille américaine participa à 19 missions sur les côtes françaises et pris part au débarquement de Normandie la nuit du 5 au 6 juin 1944. Les vedettes britanniques prirent le relais jusqu’à la fin des missions en août 1944.
Sources : 1 – 2
Les détails sur les opérations GLOVER du réseau ALIBI et du sous-réseau B/O BRETAGNE ont été rassemblés 50 ans plus tard par Michel Guillou, historien trégorrois et Sylvaine Baerhel, étudiante en histoire qui ont reconstitué l’aventure, injustement ignorée, du réseau Alibi.